mardi 24 avril 2018

Alyssia, ma femme (6)


– Allô… Alexandre Jamier ?
– Lui-même, oui.
– Bonjour… Séverine Marvaut à l’appareil. Mon nom ne vous dit sans doute rien, mais il faut absolument que je vous parle.
– C’est à quel sujet ?
– C’est personnel. Et important. On pourrait se retrouver quelque part ?
– Je déjeune à la Brasserie Antoine à midi. Vous voyez où c’est ?
– J’y serai.

C’était une petite femme brune, la quarantaine, au regard sombre, qui s’est emparée, d’autorité, de la chaise libre en face de moi. Et qui n’y est pas allée par quatre chemins.
– Mon mari me trompe.
– J’en suis désolé pour vous, mais je ne vois vraiment pas en quoi ça peut me concerner.
– En ce que j’ai tout lieu de penser qu’il me trompe avec votre femme.
– Ah !
– Excusez-moi d’être aussi abrupte, mais inutile de tourner autour du pot. Vous êtes cocu. Je suis cocue. Bon, ben voilà ! Vous ne dites rien ? Oui, vous accusez le coup, c’est normal. Moi aussi, au début. J’arrivais pas à y croire. C’était pas possible. Il m’a fallu une bonne semaine avant de pouvoir enfin regarder la réalité en face. Mais alors là ! Je l’aurais bouffé. J’étais prête à tout foutre en l’air. À le lui faire payer. Cher. Très cher. Heureusement que j’ai d’excellentes amies qui ont su me canaliser, me convaincre de laisser passer un peu de temps. De ne pas prendre de décision à chaud. Ça nous aurait avancés à quoi ? On se serait engueulés. Il se serait braqué. Moi, de mon côté, aussi. Ça aurait dégénéré. On se serait quittés. Séparés. Ce qui aurait été une monumentale connerie. Parce que je tiens à lui. Beaucoup plus encore que je ne l’imaginais. Et je suis bien décidée à me battre, bec et ongles, pour le garder. Et me battre pour le garder, ça veut dire, dans un premier temps, ne rien faire. Ne rien savoir. Ne pas faire de vagues. Parce qu’il va se passer quoi maintenant ? Ils vont vivre leur truc. Quelques semaines. Ou quelques mois. Le temps que leur désir s’émousse. Et moi, pendant ce temps-là, je vais tout faire pour que la vie à la maison soit la plus paisible et la plus harmonieuse possible. Pour que ce soit là qu’il ait envie d’être. Qu’il s’y sente bien. Pour que le jour où ça s’affadira entre eux, il y retrouve tout naturellement ses marques. Il n’y aura rien eu. Il ne se sera rien passé. Vous comprenez ?
– Oh, que oui ! Mais si…
– Ils tombent amoureux l’un de l’autre ? J’y ai pensé. Bien sûr que j’y ai pensé. C’est une éventualité qu’on ne peut pas écarter d’un revers de manche. Mais ça, j’aviserai, le moment venu. S’il arrive. Ce dont, connaissant Benjamin, je doute fortement. Il aime plaire. Il adore séduire. mais de là à s’attacher… Non. Ce sera un feu de paille. J’en ai l’absolue conviction. Voilà pourquoi je tenais tant à vous rencontrer. Le plus vite possible. Pour qu’en cas de découverte inopinée du pot-aux-roses, vous ne donniez pas, pris de court, un grand coup de pied dans la fourmilière qui provoquerait une onde de choc aux conséquences incalculables. Et catastrophiques.
– Ce n’est pas vraiment mon style.
– On ne sait jamais. La colère est parfois si mauvaise conseillère. Mais maintenant que vous êtes prévenu… Je peux compter sur vous ?
– Pour ? Ne pas provoquer de cataclysme ? Laisser sagement leur histoire s’étioler et mourir de sa belle mort ? Absolument.
– Parfait. Me voilà rassurée. Tenez ! Mon numéro de téléphone. Au bureau. On se tient au courant. Et, s’il survient quoi que ce soit qui change brusquement la donne, on s’alerte aussitôt. Toutes affaires cessantes.
Et elle est partie comme elle était venue.

– Jamais j’aurais dû t’en parler.
– Mais si !
– Je sais pas. T’as l’air toute préoccupée depuis. Presque soucieuse.
– Mais non ! C’est pas ça ! C’est que j’ai mis le nez dans les comptes et… Tu tiens absolument à aller en Autriche cet été ?
– Pourquoi ? On est dans le rouge ?
– Pas vraiment, non. Mais on est bien un peu ric-rac quand même. Il suffirait qu’on ait deux ou trois imprévus.
– Et alors ? Tu proposes quoi ?
– Que, pour cette année, on reste sagement en France. Dans un arrière pays quelconque. Où on pourra tranquillement décompresser. Se reposer. Loin de la foule.
– Et où ça ?
– J’ai pas vraiment d’idée. L’arrière-pays niçois, par exemple.
– Il part où, Benjamin, en vacances ?
– Ça n’a rien à voir.
– Il part où ?
– À Nice.
– Comme par hasard.
– Oh, mais ce sera juste une fois comme ça. En passant. Peut-être deux. Trois grand maximum. Selon qu’il pourra se libérer ou pas. Et puis pas du tout, si ça tombe.
– Tu vas lui dire ?
– Quoi donc ?
– Que sa femme n’est pas dupe.
– Il y a pas de risques, non.
– Parce que ?
– Parce que j’ai pas la moindre idée de la façon dont il réagirait. Et que j’ai pas du tout envie de jouer avec le feu.

Il était dans l’annuaire. Benjamin Marvaut. 24, rue Marcel Pagnol.
J’ai un peu tourné. Cherché. Dans des rues toutes identiques. Avec des maisons copies conformes les unes des autres. Toutes dans des tons ocres. Toutes entourées du même bout de terrain sur lequel rien n’avait encore eu le temps de pousser vraiment.
La leur était la dernière. Dans une sorte de cul-de-sac. Au-delà un pré que bordait une route déserte.
Je suis descendu de voiture. Je me suis approché. Les volets étaient fermés. Un vélo était couché dans l’herbe. Sur l’arrière, une tonnelle verte abritait une table de plastique blanc avec ses chaises. Je suis reparti. Au coin, accoudé à sa grille, un retraité m’a regardé passer d’un œil soupçonneux.

Il avait aussi un compte Facebook. Une centaine d’amis. Sportifs pour la plupart. Joueurs de foot. Férus d’athlétisme. Peu de femmes. La sienne. Quelques collègues enseignantes. Des photos. Beaucoup de photos. De voitures. Des courses de voitures. À en avoir la nausée.
C’était tout. Rien d’autre. Nulle part.

10 commentaires:

  1. Un quatrième personnage, qui a l'air de ne pas manquer de piquant. Vite, la suite !

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    1. Il fallait bien qu'à un moment ou un autre on voie surgir la femme. Quant à la suite, ce sera mardi prochain…

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  2. Et maintenant elle choisi de partir en vacances en fonction de l'amant.

    Et là femme de celui-ci qui accepte elle aussi la liaison.

    Ça devient bizarre.

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  3. Oh, ils font ce qu'ils veulent, hein! Moi, j'ai pris le parti de ne pas m'en mêler. ;)

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  4. Elle est quand même de plus en plus accrochée à son amant. Et de moins en moins à son mari.

    Pourquoi ne pas dire carrément qu'elle part en vacances avec lui?

    Les deux cocus pourraient partir de leur côté.

    Je ne vois pas où tu veux amener les personnages.

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  5. C'est justement là tout l'intérêt… Si tout était donné d'emblée, si on voyait parfaitement où on va, il n'y aurait plus d'histoire. Il faut laisser la situation et les caractères se mettre en place.

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  6. Thonolan : C'est justement l'intérêt, ne pas savoir où l'auteur veut emmener les personnage. Moi je fais confiance à FF, ce sera au top lol.

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    1. Pour moi aussi, tout l'intérêt est là. Quand je commence un texte, j'ignore presque toujours où il va m'emmener. Et je suis souvent le premier surpris.

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  7. J'espère surtout que ce couple en sortira indemne, j'aime les histoires qui finissent en happy-end.

    Pour l'instant ça se présente mal, elle est de plus en plus accrochée à son amant et lui ne fait rien contre.

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    1. Ce sont eux les maîtres du jeu, ce n'est pas moi.

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