mardi 28 avril 2020

Hébergement d'urgence (7)


Il s’est écoulé une grosse semaine sans qu’il donne le moindre signe de vie.
Elle s’agaçait.
– Mais j’en sais rien ce qu’il y a ! J’en sais rien. Il est sur messagerie. Il répond pas à mes textos. Il fait chier. Il fait vraiment chier.
Et puis, le lundi suivant, il l’a enfin appelée. Ils ont passé près de deux heures ensemble au téléphone.
– Et alors ?
– Il était comme d’habitude. Exactement comme d’habitude.
– Et la raison de ce long silence ?
– Je lui ai pas demandé. Il a pas de comptes à me rendre. Si c’est pour le remonter contre moi avec mes questions… En plus ! Mais je suis quasiment sûre qu’il y a une nana derrière tout ça. Qu’il a craqué dessus. Pendant une semaine il y en a plus eu que pour elle et puis, maintenant qu’il en a fait le tour, il me revient. À moi de savoir lui donner envie de me garder.

Il n’a pas fait sa réapparition pour autant.
– Mais au moins, maintenant, il me téléphone.
De temps à autre. Tous les trois ou quatre jours. Quelquefois longuement. D’autres fois, très brièvement au contraire.
– Ça fait pas tout, mais enfin ça prouve qu’il pense à moi. Qu’il tient au moins un peu à moi. Et puis, c’est pas juste comme ça, pour causer. Je vois bien qu’il s’intéresse. Il me pose des tas de questions. Sur ce que je fais. Sur ce que je veux faire. Sur mes goûts. Et puis aussi sur vous.
– Sur moi !
– Oui. Je crois qu’il saisit pas trop comment on fonctionne tous les deux. Qu’il a du mal à comprendre. C’est sans arrêt qu’il me demande si vous tentez votre chance avec moi. « Jamais ? Vraiment jamais ? C’est fou, ça ». Et je vois bien qu’il me croit qu’à moitié. Que ça lui paraît complètement invraisemblable. Ce qu’il voudrait aussi savoir, c’est si vous vous branlez en nous écoutant quand je suis avec lui. Sans arrêt il revient là-dessus.
– Et tu lui réponds quoi ?
– Que j’en sais rien du tout. Comment il veut que je sache ? Même si…
– Même si quoi ?
– Même si je le sais. Je commence à les connaître, les mecs, depuis le temps. Et à vous connaître, vous ! Oh, mais c’est normal, hein, attendez ! C’est le contraire qui le serait pas. À votre place, je ferais exactement la même chose. Je l’ai déjà fait, d’ailleurs ! Ben oui, oui ! Qu’est-ce vous croyez ? Quand j’entendais mes copines des fois, à côté, avec leur mec, vous croyez que je restais sagement les deux mains jointes sur les couvertures ?
– Je suppose que non.
– Ben, évidemment ! En attendant, vous savez ce que je crois qu’il croit, du coup ? C’est que vous préférez les garçons.
– Qu’est-ce qui te fait penser ça ? Il te l’a dit ?
– Oh, non, non, mais il y a plein d’indices. Des petites réflexions. Des allusions. Plein de choses. Ça m’étonnerait que je me trompe. Et ça me fait trop rire. Parce que quand on voit comment vous les couvez des yeux, les nanas ! Vous les adorez, oui !

mardi 21 avril 2020

Hébergement d'urgence (6)


Au petit matin, on s’est croisés, lui et moi, dans le couloir.
– J’y vais. Je bosse…
– Même pas le temps d’un petit café ?
– Vite fait alors !
Il a longuement tourné sa cuiller dans sa tasse.
– Sacrée nana, cette nana, hein !
Ah, ça, il pouvait le dire !
– J’y croyais pas au début qu’il y avait rien entre elle et vous. Je me disais que c’était pas possible.
– Et pourtant…
– Je sais, oui ! Elle m’a expliqué. Mais comment ça doit pas être facile pour vous ! Une fille super bien roulée comme ça… Avec qui vous passez toutes vos journées. Et vos soirées. Me dites pas que vous avez pas envie.
Je le disais pas, non ! Mais bon ! Elle avait été très claire là-dessus. C’était hors de question. J’étais trop vieux pour elle.
Il a haussé les épaules.
– C’est pas que je veuille vous jeter dans ses bras, loin de là ! Mais enfin elle peut changer d’avis, on sait jamais…
J’ai froncé les sourcils.
– Ah, oui ? Qu’est-ce qui vous fait penser ça ? Elle vous a dit quelque chose ? Parlé de quelque chose ?
– Oh, non, rien de spécial, non ! Une impression comme ça… Hou là ! Sept heures déjà ! Faut que j’y aille ! Faut vraiment que j’y aille…

Quand Coralie a surgi au magasin, la matinée était déjà largement entamée.
– Je suis désolée. Je me suis rendormie.
– C’est pas un drame…
– Oh, ben quand même ! Vous me payez et moi…
– T’en as bien profité ?
Son visage s’est éclairé.
– Oh, oui, alors !
– Le fameux cunni ?
– Bien sûr, oui ! Ça, bien sûr ! Mais pas seulement…
– Pas seulement ?
Elle a baissé la voix.
– Oui… Parce que les mecs, il se fait tout un foin sur la longueur de leur queue. C’est pas la question, la longueur. On s’en fout de la longueur. Non, ce qui compte, c’est l’épaisseur. Que tu te sentes toute bien remplie. Et là, avec Baptiste, je suis servie. Il y a du calibre. Et comme, en plus, il sait super bien s’en servir, je vous raconte pas…
Elle a suivi des yeux un couple qui passait, sur le trottoir.
– Non, la seule chose que je me demande, vu comment il est monté, c’est ce que ça donnera si, un jour, ça le toque de venir me rendre visite derrière. Mais enfin ça, on verra. On n’en est pas encore là…

Il y avait un autre problème dont elle m’a entretenu un soir, alors que, comme souvent, nous nous attardions à table.
– C’est qu’il a une copine, j’parie !
– Non. Plusieurs. Et il s’en cache pas. Bon, mais ça, je me vois mal le lui reprocher : je fais pareil. Enfin, pas pour le moment, j’ai que lui, mais ça me reprendra, je me connais. Parce qu’il y a des mecs, quand tu les rencontres, tu peux pas t’empêcher d’avoir envie de les essayer.
– Du moment que vous êtes au clair tous les deux là-dessus…
– On l’est. Il y a pas de souci. On l’est. Sauf que si je lui apporte pas quelque chose que les autres lui apportent pas, s’il trouve exactement la même chose ailleurs, il y aura aucune espèce de raison qu’il me garde. Et ça, j’ai pas du tout envie. C’est trop le pied, attends, avec lui. Non, faut absolument que j’aie un plus. Absolument.
– Oui, mais quoi ?
– C’est bien là, toute la question, quoi ?

mardi 14 avril 2020

Hébergement d'urgence (5)


J’ai raccompagné la cliente jusqu’à la porte du magasin.
– Et si jamais il y a quelque souci que ce soit, n’hésitez pas ! Revenez ! On vous fera les retouches nécessaires.
Coralie a attendu qu’elle ait traversé la rue, disparu.
– Ben, voyons !
– Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui te fait rire ?
– Non, rien.
– Mais si, dis !
– Pourquoi vous me l’avez pas laissée, celle-là ?
– Ça s’est trouvé comme ça.
– Tu parles ! Vous me l’avez carrément arrachée des mains, oui ! Ah, elle vous plaisait bien, hein, avouez !
– Mais non, mais…
– Bien sûr que si ! Vous imaginez quoi ? Que ça se voit pas ? Alors là ! Quand vous prenez votre petite voix toute caressante comme ça… Je commence à vous connaître depuis le temps… Et puis il y a pas que ça ! Elle vous faisait bander, j’ai bien vu. Et pas qu’un peu !
– Hein ? Je…
– Vous, quoi ?
– Elle s’en est aperçue, tu crois ?
– Qu’est-ce que vous voulez que j’en sache ? Mais sûrement ! C’était vraiment pas discret. De toute façon, vous, quand ça vous arrive, on peut pas dire que ça fasse semblant. Oh, mais tirez pas cette tête-là ! Quand elle est pas trop mal foutue, une nana, c’est à longueur de journée qu’il y a des types qui lui bandent dessus. Et alors ? C’est plutôt flatteur, non ? Moi, en tout cas, je sais que j’aime bien leur faire de l’effet aux hommes. À condition qu’ils restent dans les clous. Qu’ils m’embêtent pas avec ça, parce que sinon… Mon téléphone ! C’est lui ! C’est Baptiste.
Et elle a disparu en réserve.

Quand elle en est revenue, une demi-heure plus tard, elle avait quelque chose à me demander.
– Eh bien, vas-y ! Quoi donc ?
– Vous allez jamais vouloir…
– Dis toujours !
– Il pourrait pas venir, ce soir, Baptiste ?
– Et pourquoi il pourrait pas ?
– Parce qu’on bosse demain et que, s’il passe la nuit ici, je risque de pas avoir les yeux en face des trous. Ni vous non plus d’ailleurs.
– C’est pas pour une fois…
– C’est vrai ? Je peux alors ? Oh, merci. Merci. Vous êtes un amour. Je vous revaudrai ça.

Et j’ai fait la connaissance du fameux Baptiste. Qui s’est montré, ma foi, un hôte fort agréable, mais de la conversation duquel Coralie ne m’a malheureusement pas laissé très longtemps profiter. Elle s’est empressée, aussitôt la dernière bouchée avalée, de l’entraîner dans sa chambre.
Et ça n’a pas perdu de temps. À peine y étaient-ils réfugiés depuis cinq minutes qu’elle poussait ses premiers soupirs, qu’elle balbutiait ses premières plaintes. J’ai fermé les yeux et j’ai imaginé : la tête de Baptiste entre ses cuisses. Sa langue, ses lèvres. Qui ont couru le long de ses replis secrets. Qui se sont insinuées au cœur de ses anfractuosités moirées. Qui se sont voluptueusement repues de ses liqueurs océanes. Qui ont fait gonfler son bouton. Qui l’ont fait longuement rouler…
– Oh, Baptiste ! Oh, Baptiste !
Ses mains à elle dans ses cheveux à lui. Sa jouissance éperdument déferlée.
Tant de reconnaissance dans ses yeux.
Il y a eu des mots murmurés tendre. Des baisers claqués. Du silence. Encore des mots.
Et puis ça a recommencé. Encore et encore. Jusqu’au bout de la nuit.

mardi 7 avril 2020

Hébergement d'urgence (4)


Ça ne l’a finalement pas été. Parce que ce dimanche matin-là, elle a surgi dans la cuisine, à pas de loup, complètement nue, un doigt sur les lèvres.
– Chuuuut ! Faites pas de bruit ! Il vient juste de s’endormir. Faut qu’il récupère, le pauvre…
Ah, ça, c’est sûr qu’il devait en avoir besoin. Vu la pantomime que ça avait été toute la nuit. Et qui venait tout juste de s’achever un quart d’heure auparavant.
– En attendant, j’ai une de ces faims, moi !
Et elle s’est empressée d’aller se préparer son petit déjeuner. Le plus silencieusement possible. Elle allait, venait, se retournait, revenait, repartait, recommençait. Et je l’ai eue. Tout à loisir. De face : ses petits seins menus, fragiles, moirés, tout attendrissants avec leurs pointes rosées encore toutes tendues des plaisirs de la nuit. De dos : ses fesses. Pommelées à souhait. Bien délimitées par une longue échancrure de rêve. Encore de face : l’encoche d’amour offerte dans toute sa vérité. Avec juste, tout en haut, un petit échantillon de poils frisottants d’un léger châtain clair. Un enchantement. Un pur enchantement.
Elle a fini par venir s’asseoir en face de moi.
– Vous savez quoi ?
Avec un sourire ravi.
– Eh ben, celui-là, bonne pioche, c’est un acharné du cunni. Doué en plus. Et comment il tient la distance ! Quand ça dure comme ça et que c’est hyper bien fait, tu sais plus où t’habites. T’es plus rien qu’un bloc de jouissance. Je donnerais tout pour ça, moi !
Elle s’est crispée. A esquissé une petite grimace.
– Ça va pas ?
– Oh, si ! Mais elle redescend sa jute ! Et c’est qu’il y en a ! J’aurais dû mettre une culotte. Je vais vous pourrir la chaise. Seulement je voulais pas risquer de le réveiller. Il dormait si bien…
Elle a vidé d’un trait son bol de café au lait.
– Ça aussi, j’adore ! Le garder après, le mec. Le sentir ruisseler. Continuer à cheminer en moi. Surtout quand il m’a bien fait jouir. Mais c’est un truc, ça, vous pouvez pas comprendre, vous, les hommes.
Elle s’est levée.
– Bon, mais je retourne dormir avec. Dormir ou bien… On sait jamais. Des fois qu’il en soit encore…

Est-ce qu’elle allait le revoir ? Ce fut, tout au long de la semaine qui suivit, son seul et unique sujet de préoccupation.
– Quelle idiote ! Non, mais quelle idiote je fais ! Parce que je lui ai donné mon portable, ah, ça, il y avait pas de risque que j’ oublie ! Mais pas lui ! Il a fait celui qu’entendait pas. J’aurais dû insister, putain ! Pas le lâcher. J’ai pas osé. J’avais peur qu’il aille s’imaginer des trucs. Que j’allais le coller, vouloir faire la love story, tout ça ! Sauf que maintenant, j’ai plus aucun moyen de le joindre. Et s’il se repointe pas à la même boîte que l’autre jour, ben je peux faire une croix dessus.
Elle se perdait dans ses pensées.
– Oui, oh, de toute façon, faut pas rêver. Ça doit être le genre de mec, il te saute une fois et puis il est content comme ça. Il disparaît dans la nature. Faut que j’en prenne mon parti…
Ce qui ne l’empêchait pas, le soir, tandis que je préparais le repas, d’appeler à tour de rôle toutes les copines de son répertoire, assise en tailleur sur le canapé, son éternel tee-shirt, sous lequel elle ne portait généralement rien, relevé haut sur les cuisses.
– Le type avec qui je dansais samedi… Oui, c’est ça ! Baptiste… Non ? Tu sais pas ? C’est la première fois que tu le voyais. Bon, ça fait rien… Mais si jamais t’as des infos, tu me fais signe, hein ! Je compte sur toi.
Et elle recommençait avec une autre.

À table, après, elle repoussait son assiette, croisait les bras sur la table.
– Ça me fait déprimer, mais déprimer à un point, vous pouvez pas imaginer ! Non, parce que comment il savait y faire, ce salaud ! Il te me les mordillait, les babouettes, il te me les suçotait, il te me les aspirait, il te me les léchait… Juste comme il fallait… Juste quand il fallait… Et puis il y avait pas que ça ! Parce que sa queue…
Elle soupirait, se levait d’un bon.
– Je vais me coucher, tiens !

Le vendredi soir, sur le coup de minuit, elle s’est encadrée dans l’embrasure de la porte de ma chambre.
– Il m’a appelée ! Si, il m’a appelée. Une heure on est restés tous les deux au téléphone. Plus d’une heure. Et il veut qu’on se revoie. Pas demain, il peut pas, mais samedi prochain, sûrement. Ce que je suis contente ! Si vous saviez ce que je suis contente !