jeudi 23 avril 2015

Journal d'Amerina (3)

Vendredi 7 janvier 2084


Indiscrétions ? Rumeurs ? Toujours est-il que des bruits commencent à courir sur la façon dont nos dirigeantes comptent réintégrer les hommes dans la vie quotidienne : tant qu’ils n’auront pas atteint l’âge de trente ans rien ne changera pour eux. Ils continueront à fournir leur sperme, en centre, en fonction des besoins. Et sous étroite surveillance. Ensuite tout se fera sur la base du volontariat : toute femme dont la candidature, après mûr examen, aura été retenue par le comité de sélection pourra accueillir chez elle un homme dont le dossier de réinsertion aura été, de son côté, accepté…
Raliette s’est montrée sceptique…
– Je vois pas comment des types qui ont vécu jusque là dans un cocon, qui n’ont jamais rien fichu de leurs dix doigts, à qui on n’a jamais rien demandé d’autre que de se masturber à tout-va, pourraient s’adapter, du jour au lendemain, à des conditions d’existence aussi différentes…
Marline était complètement d’accord avec elle…
– Ça marchera jamais… D’autant que, si j’ai bien compris, les femmes qui en prendraient un en charge seraient légalement responsables de tous ses faits et gestes… Vous iriez vous mettre dans un guêpier pareil, vous ?
J’ai fait remarquer qu’il y avait cent mille individus de sexe masculin pour cent millions de femmes… Que, sur la quantité, il s’en trouverait sûrement un certain nombre pour décider d’en adopter un…
– Grand bien leur fasse… Très peu pour moi… Parce que je sais ce que c’est les types… Je travaille toute la journée avec… On va les lâcher dans la nature ? Mais dès qu’ils vont voir une femme ils vont se jeter dessus… Ils en sont sevrés depuis des années… Depuis toujours… Totalement ingérable ça va être… Elles pourront bien faire ce qu’elles veulent leurs tutrices… Elles n’empêcheront rien du tout… Finie la tranquillité, mes cocottes… Plus de promenades au clair de lune, les soirs d’été… Vous en trouverez embusqués, à l’affût, à tous les coins de rue…
– À moins que… on les mette hors d’état de nuire…
– Tu veux dire… Hors d’état de bander ?
– Techniquement c’est faisable… Même sans opération… On dispose de produits très efficaces pour ça…
– Oui, je sais… Ah, mais alors là, si on décidait de les utiliser, la donne serait complètement différente…
– Il s’en parle… Très sérieusement… Mais bon… Nos gouvernantes peuvent encore changer cent fois d’avis…

Célienne tournait machinalement la cuillère en bois dans la marmite de bronchotte.
– T’as l’air toute songeuse…
– Oui… Oui… C’était exagéré quand même ce qu’elle racontait Marline tout-à-l’heure, non ? Qu’ils nous tomberaient dessus à tous les coins de rue les types si on les laissait sortir…
Raliette a levé la tête…
– Pas tant que ça, non… Peut-être un peu quand même, mais pas tant que ça…
Elle est née en 2012 Raliette. Alors elle est la seule de nous quatre à avoir connu vraiment les temps d’avant. Dont il n’est pas facile de la faire parler. Le plus souvent elle sourit. Ou bien elle élude. Elle dit que le passé, c’est fait pour rester derrière. Mais là :
– Je vais vous dire un truc… La catastrophe de 2034, moi, je l’ai vécue comme une véritable libération… Et je ne suis pas la seule. C’était l’enfer chez nous. Vraiment l’enfer. Pour qu’on sorte, nous, les filles, il fallait vraiment qu’on puisse pas faire autrement. Et c’était toujours la peur au ventre. Ils « tenaient » la ville. Ils y faisaient régner leur loi. T’en passais par où ils voulaient. T’avais pas le choix. Par TOUT ce qu’ils voulaient… Et tu la fermais… Parce que si t’avais le malheur d’aller « pleurnicher », comme ils disaient, auprès de quelque autorité que ce soit – ce qui d’ailleurs ne servait strictement à rien – on te le faisait payer. Au centuple…
– Mais fallait partir !
– Pour aller où ? Il restait encore quelques endroits privilégiés, oui. On en entendait parler. Quelques villes bénies des dieux. Ici ou là. C’était hors de prix. Parce qu’encore à l’écart justement. Inenvisageable pour nous. Et puis, de toute façon, c’était reculer pour mieux sauter… Parce qu’ils étendaient de plus en plus leur emprise. Plus loin. Toujours plus loin. Alors vous pouvez pas savoir quel ineffable bonheur ça a été quand ce putain de virus s’est mis à les décimer. Qu’ils ont totalement disparu. Une véritable bénédiction. On pouvait sortir. Aller où on voulait. Comme on voulait. On pouvait enfin VIVRE. Et on va les relâcher ? Je sais bien que ce ne sont pas les mêmes. Que les conditions non plus ne sont plus les mêmes. Il n’empêche. J’appréhende. Si vous saviez ce que j’appréhende ! Je ne veux pas. Je ne veux pas revivre ça. Cette terreur. Cette angoisse. Cette boule dans le ventre tout le temps. Non. Il faut les mettre hors d’état de nuire. Il faut absolument les mettre hors d’état de nuire… Si vous saviez tout ce que…
– Eh bien dis-le ! Raconte ! Ça te fera du bien…
Elle a fait signe que non. Non. Et elle a fondu en larmes.

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